Hemingway selon Robert Castel

Un sens exacerbé et quasi maladif de la littérature !

 

 

Le Bahut va craquer 1981 

 

Dégage (de la Terre) du Milieu Peter !

J’ai vu le 3ème volet du Hobbit. Pauvre Tolkien, méritait pas ça…

Il est vraiment tout pourri ton film Peter, va te lire un livre de JRR.  Tu comprendras que Tolkien c’est pas comme un jeu de baston sur PS4 avec une orgie d’effets spéciaux de merde et des elfes aux oreilles pointues (les elfes de Tolkien n’ont pas les oreilles pointues) !

En sortant du ciné, qu’une envie : relire quelques lignes de l’auteur du Seigneur des anneaux afin d’oublier le wargame dégoulinant de Peter Jackson et retrouver un peu de la magie de la Terre du Milieu, celle qui a marqué plusieurs générations de lecteurs et ouvert la voie à un nouveau genre littéraire.

Je me suis donc replongé dans la légende que je préfère, celle des enfants de Hurin ( Narn i chîn Hurin). Tolkien avait déjà abordé le sujet dans  Le Silmarillion et un chapitre lui était également consacré  dans  ses contes et légendes inachevés. Plus récemment Christopher Tolkien qui depuis plusieurs décennies s’efforce d’exhumer et de publier l’importante matière laissée par son père, a consacré un volume entier aux enfants de Hurin. Il s’agit de la version la plus achevée de ce récit, probablement l’un des plus étranges qu’ait pu créer Tolkien.

Dans  cet opus posthume, on se retrouve donc dans le bruit, la fureur et l’obscurité du premier âge de la Terre du Milieu, des milliers d’années avant l’époque de Bilbo le hobbit ou du Seigneur…. Comme le titre le laisse supposer, Il est question de la Maison de Hurin, seigneur des hommes de Dor Lomin et tout particulièrement de son fils Turin Turambar, le maudit.

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Dès les premières pages, il est évident que dans la famille Tolkien, on ne rigole pas avec l’oeuvre du patriarche –prend ça dans ta gueule Peter !-. La narration est construite dans le plus grand respect de ses écrits et de ses intentions. L’abondance des notes en fin de volume laisse entrevoir l’ampleur du travail fourmi par le fiston qui incontestablement apporte encore au charme de cette légende.

Turin est certainement le personnage le plus complexe et le plus torturé de l’oeuvre et de l’univers de Tolkien. Seigneur déchu et quasi orphelin, errant dans une époque troublée, il est en quête de son identité mais aussi d’une inaccessible rédemption. Il y a un peu d’Oedipe ou de la malédiction des Atrides dans son destin à jamais marqué par le meurtre et l’inceste.

Ce n’est pas un hasard si la vie d’adulte de Turin commence juste après le grand fait de son temps, les larmes innombrables, bataille décisive ou les hommes et les elfes se voient irrémédiablement défaits par Morgoth, le premier seigneur du mal. Turin au contraire des 9 marcheurs de la communauté de l’anneau, ne change pas l’Histoire par ses hauts faits. Il a même toujours un temps de retard sur elle, forgeant son mythe dans des combats d’arrière garde et ne faisant au final que subir l’engrenage des événements.

La narration dépouillée portée par une écriture simple, première même, est en parfaite harmonie avec l’époque reculée, les terres sauvages et l’ambiance crépusculaire dans lesquelles s’inscrit le récit. Elle installe le lecteur dans l’étrange lenteur d’un âge mythique où le temps n’en finit plus de s’échapper à petits pas.

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Tolkien a imaginé Les enfants de Hurin alors qu’il prend part sur le sol français aux combats sanglants de la première guerre mondiale. Difficile de penser que ce contexte n’est pour rien dans la cruauté et le désespoir qui président à l’histoire et notamment au destin de Turin. C’est pas vraiment de la dark fantasy non plus… plutôt de la dépressive fantasy.

L’une des forces du conte réside dans ses personnages secondaires qui sont d’une humanité poignante, y compris les elfes (sic!).  Hurin, contraint de contempler en spectateur impuissant la chute de sa lignée, Mîm, le nain à la rancune tenace, Gwindor, l’elfe brisé, Glaurung, incarnation visionnaire du mal, Sador, le vieux compagnon d’enfance ainsi que le valeureux Beleg Cúthalion qui sacrifiera sa vie d’immortelle pour Turin, contribuent tous à donner à ce texte une authenticité toute particulière.

Quant aux femmes, elles sont enfermées dans le même paradoxe que dans le Seigneur des Anneaux. A la fois des vecteurs essentiels de l’intrigue mais condamnées à subir, qu’elles soient mère, sœur ou amante. Seule Eowyn du Seigneur… a valeur d’exception dans la galerie des héroïnes de la Terre du Milieu mais son état de vierge guerrière laisse à penser que sa féminité est le prix à payer pour qu’elle puisse devenir maîtresse de son destin. Cela à de quoi laisser songeur sur la vision des femmes que pouvait avoir Tolkien.

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Les Enfants de Hurin est donc un très beau texte laissant deviner hors champs du récit, un vaste univers qui ne demande qu’à se découvrir plus avant à l’occasion d’autres œuvres du maîtreComme la plupart des grandes légendes, celle-ci sous couvert d’une certaine naïveté, réveille en nous quelques interrogations fondamentales mais aussi des peurs enfouies. A découvrir pour ceux qui veulent comprendre l’essence de la Terre du Milieu et aller plus loin que Bilbo qui malgré sa notoriété, n’en reste pas moins une oeuvre que son auteur considérait comme assez secondaire.

Il reste maintenant à souhaiter que Peter Jackson n’ait pas la mauvaise idée d’un nouveau film – mais pourquoi pas venant du Del Toro du Labyrinthe de Pan ?– à partir de cette matière restait vierge jusqu’ici de toute adaptation cinématographique. On peut avoir bon espoir dans la mesure où personne n’a acquis les droits du Silmarillion et que les légendes qu’il contient semblent très difficilement adaptables aux canons des blockbusters actuels : trop d’états d’âme et pas assez de castagne pour ce bon vieux Peter.

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Mais qui es tu vraiment Michel ?

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XIXème siècle en Russie sous le règne du Tsar Alexandre II, les tribus Tartares investissent la Sibérie orientale, mettant en déroute les garnisons russes, dévastant les villages et semant la terreur parmi les populations colons. Les communications sont coupées et le souverain, n’a d’autre solution que d’envoyer l’un de ses courriers d’élite afin de prévenir son frère, le Grand Duc Dimitri, de se retrancher dans Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale.

 On connaît la suite: c’est un jeune capitaine d’origine sibérienne qui est choisi pour mener à bien cette mission secrète. Il va réussir l’exploit de parcourir plus de 5500 km avec des moyens de fortune dans un pays désorganisé et semé de dangers, en échappant aux tartares qui le traquent pourtant impitoyablement.

   « Michel STROGOFF »paraît en 1871 spécialement pour célébrer la visite du Tsar à Paris. Un Jules Verne à part qui ne donne pas leurs places habituelles aux machines infernales, monstres marins, catastrophes naturelles ou scientifiques visionnaires, mais qui célèbre la force physique et mentale d’un Hercule moderne que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter. Cette littérature en ligne droite est toute dédiée au mythe du super héros et ne s’encombre guère d’autres considérations. Le message s’il n’est pas totalement apolitique, est simpliste : La Sibérie c’est la Russie, point de salut sans l’administration impériale. Le bon Jules obtient d’ailleurs la bénédiction des autorités russes avant la sortie de son roman.

 Le livre connaîtra un succès sans cesse renouvelé et fera dès le début du 20èmesiècle l’objet de plusieurs adaptations au grand écran, pour l’essentiel rien d’inoubliable. On se souvient notamment d’un film médiocre avec Curd JÜRGENS qui incarnait STROGOFF, donnant même un second opus grisonnant style « 20 ans après » aux aventures de l’intrépide capitaine.

 C’’est finalement une coproduction franco-austro-germano-belge réalisée par Jean Pierre DECOURT pour le petit écran qui va donner à l’œuvre culte de Jules Verne, ses lettres de noblesse dans le 7ème art. A l’inverse de roman, c’est le questionnement autour des problématiques de la colonisation et de l’identité culturelle qui est le thème central de ce téléfilm en sept parties diffusé pour la première fois en 1975.

 

 

Pour ce faire, DECOURT dispose des moyens relativement importants pour l’époque et d’un casting de grande qualité. Il fait le choix d’organiser sa narration essentiellement autour de l’itinéraire croisé des 2 couples composés par les quatre personnages principaux du Roman.

Le couple Michel STROGOFF- Nadia FEDOR conserve évidemment la place première qu’il occupe dans le roman. Le téléfilm donne un plus grand relief au personnage de Nadia et aux tensions voir à certaines incompréhensions qui peuvent exister entre cette fille d’intellectuel dissident déporté et le capitaine des courriers impériaux, issu d’une famille de petits colons russes installés en Sibérie. Si ce dernier reste dans la première partie du téléfilm, l’indestructible bête humaine décrite dans le roman, il va progressivement abandonner son costume de super héros pour douter du bien fondé de sa mission.

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Le couple Yvan OGAREFF- SANGARE – beaucoup plus en lumière que dans le roman – est emblématique du carrefour culturel que représente le territoire sibérien à cette époque. A l’inverse du traître à la patrie décrit par Jules VERNE, le colonel OGAREFF est le seul personnage du roman à être animé par un idéal politique. Le moteur de son action est l’instauration d’une république sibérienne. DECOURT fait du « méchant » du roman, un intellectuel complexe à la double culture en lutte contre le totalitarisme et le colonialisme de l’Empire russe. L’homme n’hésite pas non plus à opposer au féodalisme de son allié FEOFAR, une approche égalitaire et humaniste de la lutte pour l’indépendance de la Sibérie, contestant même la vision très traditionaliste des autres tartares quant à la place de la femme dans la société.

 Si SANGARE est tout aussi marginale que son compagnon, la belle voyante tsigane, ni russe ni tartare, ne semble guère concernée par le conflit pour la terre de Sibérie. Plus intuitive et énigmatique, seul lui importe véritablement l’amour sans faille qu’elle porte à OGAREFF. La relation entre l’ex officier de l’armée russe épris de rationalisme et cette fille des grands chemins versée dans les arts occultes, n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes du téléfilm.

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Tout au long de ce voyage entre Moscou et Irkoutsk, ponctué par l’inoubliable musique de Vladimir COSMA, que ce soit à travers l’avancée de STROGOFF ou celle d’OGAREFF, on ne peut que constater les méfaits de l’impérialisme. Inégalité, pauvreté, souffrance et totalitarisme sont les leitmotivs de ces immenses territoires sibériens pris dans la tourmente de la reconquête tartare. Le courrier du Tsar – supplicié et désormais aveugle ! – en arrive alors à douter de sa mission et de la légitimité du régime qu’il sert :

« – Est-ce cela le droit, pour qui faisons nous cela Nadia ?

Le Grand Duc Dimitri est une canaille et cette Sibérie dans laquelle je suis venu au monde, était aux Tartares. Nous les avons proprement dépouillés ! » On est là complètement hors de propos du STROGOFF original du roman de Verne.

Autre exemple du contre pied fait à Jules Verne, un échange entre OGAREFF et un instituteur russe qui contre toute attente a pris le parti des Tartares

OGAREFF – « Vous n’êtes pas Tartare ? »

L’instituteur – « J’ai pourtant choisi votre camp. L’administration russe a pourri ce pays comme toutes les régions qu’elle touche. Le colosse à des pieds d’argile. La corruption fait des ravages. »

 OGAREFF – « Adieu ami, je me souviendrai de vous »

 

 

 

Alors pourquoi STROGOFF poursuit-il me direz vous ?  Probablement, cette capacité à ne jamais lâcher par principe, à faire le job quoi qu’il advienne parce que c’est dans son ADN. Au fond, il s’agit du drame de tous ces militaires embarqués dans des enjeux qui les dépassent.

Au bout de la route reste l’inoubliable confrontation finale entre STROGOFF et OGAREFF devant la porte d’Irkoutsk. Le premier après avoir terrassé le second, refuse qu’il soit qualifié de traître par un Grand Duc pour lequel il ne ressent au final plus que mépris.

Le Grand Duc – « Je regrette qu’il soit mort. Il méritait une mort beaucoup plus cruelle. Il n’y a pas de mort assez dure pour les lâches de son espèce »

STROGOFF – « Ce n’est pas un lâche, il est mort en héros »

Le Grand Duc – « Capitaine, je m’étonne que vous défendiez un traitre »

STROGOFF – « Il n’est pas traitre celui qui reste fidèle à son idéal jusqu’au bout »

 Nous aussi commencions à sortir du simplisme du roman et à apprécier ce militant d’OGAREFF.

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 Bien entendu, les thèmes suggérés par DECOURT font largement écho aux préoccupations politiques de la fin des années 70. Guerres de décolonisation, explosion des nationalismes, réforme agraire…sont en filigrane de cette très belle adaptation. Quant à la description d’une administration russe impérialiste et corrompue, elle n’est pas sans rappeler le régime soviétique déjà sur sa fin même si à l’époque personne n’envisageait l’effondrement à venir.

Force est de constater aujourd’hui que l’analyse est toujours d’actualité et que la problématique de l’impérialisme russe dépasse la nature du régime en place dans le pays.

 

Un mot sur les acteurs tous formidables :

 Le regretté Raimund Harmstorf campe un inoubliable Michel STROGOFF, à la fois virile, secret et fragile. Lorenza Guerrieri est une Nadia sensuelle et pleine de caractère. Rada Rassimov donne une nouvelle dimension au personnage de la belle Sangar. Quant à Valeri Popesco, il incarne un Yvan OGAREFF racé, complexe et bien différent de la caricature du traître créé par Jules Verne.

 

Même si avec le temps, la mise en scène a un peu vieilli, ce téléfilm reste toujours la meilleure adaptation libre à l’écran du Roman et bénéficie désormais d’un petit cachet rétro qui le laisse revoir avec beaucoup d’intérêt et de plaisir. C’est aussi l’occasion de rendre hommage à Jean Pierre DECOURT, pionnier et réalisateur majeur du petit écran français.

 

Dommage qu’il soit bien difficile de trouver ce téléfilm faute d’une édition DVD.

La Légende des chevaliers aux 108 étoiles

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Cette série oubliée fut diffusée à partir de 1977 sur TF1, alors chaîne publique. C’est la première production japonaise qui débarqua en France. Son exotisme et sa singularité fascinèrent nombre de gosses aujourd’hui quarantenaires et contribuèrent à diffuser durablement l’imaginaire nippon auprès du grand public français.

De ce conte féodal relatant les exploits d’une coalition de rebelles en lutte contre la corruption du gouvernement et des hauts fonctionnaires de la cour de l’empereur de Chine, on se souvient d’abord de la figure de Ling Shun, l’homme qui va plus vite que le vent (juste parmi les justes), de la truculente trame musicale du générique et surtout de la légende de la stèle aux 108 étoiles racontée par une voix off au début de chaque épisode.

 La série qui faisait donc figure d’OVNI dans l’univers télévisuel français de l’époque, était en fait une adaptation de l’une des plus grandes oeuvres de la littérature chinoise. Il s’agit du roman d’aventures « Au bord de l’eau » (« Shui-hu-zhuan », en chinois, littéralement « le récit des berges ») tiré de la tradition orale chinoise, compilé et écrit par plusieurs auteurs, mais attribué généralement à Shi Nai’an (XIVème siècle).

Ce récit fait partie des quatre grands romans classiques de la littérature chinoise, avec l’Histoire des trois royaumesle Voyage en occident et le Rêve dans le pavillon rouge. Sa notoriété est telle que de très nombreuses versions ont été rédigées.

Le roman s’ouvre sur une période de crise de l’immense Empire Chinois. Nous sommes en 1058, sous la dynastie des Song, et les épidémies ravagent le pays. Inondations et incendies viennent aggraver la situation et jeter le Fils du Ciel lui-même dans l’émoi. C’est alors qu’un ministre formule une recommandation : appeler un saint homme, Zhang le Parfait, Grand Maître du Tao et descendant des Han, au secours de la nation.

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 C’est au grand maréchal Hong Xin que reviendra l’honneur de quérir le prêtre pour qu’il vienne célébrer dans la capitale les rituels destinés à écarter les fléaux. Hélas, Hong Xin tombe dans les pièges tendus par le saint homme pour tester sa détermination. C’est ainsi que cédant à son impulsion, il fait desceller une stèle enfouie depuis des siècles, stèle grâce à laquelle les grands maîtres taoïstes ont emprisonné 108 rois-démons dont ils ont débarrassé la Chine. A peine l’acte sacrilège commis, 108 rayons s’échappent dans un bruit de tonnerre et se transforment en autant d’étoiles. Terrifié, le maréchal ne dit mot de ses aventures mais les 108 forces déchaînées vont dès lors mettre la Chine à feu et à sang, semer le désordre et ébranler les fondements mêmes de l’autorité impériale. On ne le découvrira qu’à la fin du roman, mais les 108 astres se sont incarnés dans les merveilleux héros du roman, formant la bande qui deviendra immortelle sous le nom des chevaliers aux 108 étoiles. A noter la similitude entre la légende de la boite de Pandore et celle de cette stèle.

Nous sommes donc «au bord de l’eau», dans la moiteur des marécages et des forêts, en compagnie de tout ce que le pays compte de hors-la-loi et de bateleurs, de mendigots et insurgés, de proscrits et vagabonds. Autant de justiciers, autant de maquisards au cœur généreux qui, de vendettas en embuscades, assaillent les palais des riches, pillent les convois d’or, détroussent les mandarins et les fonctionnaires véreux, empalent les bonzes corrompus, portent secours à la veuve et à l’orphelin. Ils s’appellent Tourbillon Noir, Bras de Fer, Tête de Léopard, Démon du Couperet, Tigre Bleu, Abrégeur de Jours, Licorne de Jade, Scorpion à Deux Têtes ou Brave la Mort…; leur devise : «Agir à la place du ciel», leur morale : une fraternité instinctive qui ne s’encombre jamais de respecter un ordre social injuste, leur religion : l’insurrection permanente.

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Voilà pourquoi Au bord de l’eau n’est pas un simple western oriental, si truculent soit-il : souvent censuré dans le passé, ce brûlot est un bréviaire de la subversion, un hymne à la résistance. Même si nos 108 héros combattent l’ordre établi, ce ne sont pas forcément des enfants de chœur aux principes infaillibles, leur révolte incarne avant tout un choix de vie, celui de la clandestinité . Pour faire référence à des personnages du folklore historique européen, nous sommes assez proche de Mandrin ou encore des Haîdouks.

Pour en revenir à la série, même si le jeu des acteurs est outré, les effets spéciaux tout pourris, que la mise en scène respire le kitch et qu’elle ne reprend que partiellement toute la profondeur de l’arrière plan poético-politique du roman, elle est une vraie réussite dans la mesure où elle a su préserver cette part de magie, cette identité particulière qui caractérise les œuvres phares de la littérature. Avec Au bord de l’eau, nous sommes bien dans la catégorie de L’Iliade et l’Odyssée, de Don Quichotte ou encore des Misérables…, celle des grandes fresques essentielles dans une culture parce qu’elles ont débordé du seul cadre de la littérature pour devenir des mythes qui ont traversé les âges.

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Le roman  fait l’objet d’une traduction française de grande qualité publiée chez folio en deux énormes tomes. Par ailleurs, plusieurs projets de film sont à l’étude à Hong Kong. La série existe en DVD seulement en version anglaise mais bon…on peut trouver l’épisode 1 en version française ici :

Vous entendez ? C’est le bruit de votre monde qui s’effondre !

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Paroles prononcées par la Commission Sexta de lEZLN lors de la clôture de la Première Rencontre continentale des peuples indiens d’Amérique.

 

Autorités traditionnelles de la tribu Yaqui à Vicam,

Dirigeants, représentants, délégués, autorités des peuples originels d’Amérique réunis à l’occasion de cette Première Rencontre des peuples indiens d’Amérique,

Hommes et femmes, enfants et anciens de la Tribu Yaqui,

Observateurs et observatrices du Mexique et du monde,

Travailleuses et travailleurs des moyens de communication,

Sœurs et frères,

Grandes sont les paroles qui ont pu être écoutées dans cette rencontre.

Grands sont les cœurs qui ont soufflé vie à ces paroles.

Les souffrances de nos peuples ont été nommées par ceux-là mêmes qui les éprouvent depuis 515 ans :

La spoliation et le vol des terres et des ressources naturelles, aujourd’hui revêtus des habits neufs de la « modernité », du « progrès », de la « civilisation », de la « mondialisation » ;

L’exploitation de centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et d’anciens qui renoue avec l’époque et les méthodes des encomiendas et des grandes haciendas des temps où les divers royaumes d’Europe imposèrent leur loi par le sang et par le feu ;

La répression que les armées, les polices et les groupes paramilitaires emploient, comme seule réponse à nos exigences de justice, identique à la répression que les troupes des conquistadores employèrent pour exterminer des populations entières ;

Le mépris que nous recevons à cause de notre couleur, de notre langue, de notre façon de nous habiller, de nos chants et de nos danses, de nos croyances, de notre culture et de notre histoire, exactement comme il y a 500 ans quand on se demandait si nous étions des animaux qu’il faudrait domestiquer ou des fauves qu’il faudrait exterminer et que l’on se référait à nous en parlant d’inférieurs ;

Les quatre roues du chariot de l’argent, pour parler les termes des Yaqui, qui roulent à nouveau sur le chemin formé du sang et de la souffrance des peuples indiens du continent.

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Comme avant, comme il y a 515 ans, comme il y a 200 ans, comme il y a 100 ans.

Quelque chose a cependant changé.

Jamais auparavant la destruction n’avait atteint un tel degré et n’avait été aussi irrémédiable.

Jamais auparavant la brutalité déployée contre les terres et les personnes n’avait atteint de telles proportions et n’avait été aussi incontrôlable.

Et jamais auparavant la bêtise des mauvais gouvernements dont pâtissent nos pays n’avait été aussi grande et aussi omniprésente.

Parce que ce qu’ils tuent, c’est la terre, la nature, le monde.

Sans plus aucune logique dans le temps et l’espace, les catastrophes dues aux tremblements de terre, à la sécheresse, aux ouragans ou aux inondations apparaissent aujourd’hui dans l’ensemble de notre planète.

On prétend qu’il s’agit de catastrophes naturelles alors qu’en réalité elles ont été provoquées, par la bêtise sans commune mesure des grands trusts multinationaux et des gouvernements qui sont leurs fidèles serviteurs dans nos pays.

Le fragile équilibre de la nature qui a permis au monde d’exister des millions d’années durant est sur le point d’être à nouveau rompu, mais
cette fois définitivement.

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En haut, on ne fait rien, si ce n’est de débiter de belles déclarations aux moyens de communication et de créer d’inutiles commissions.

Ces faux chefs et ces mauvais gouvernements ne sont que des idiots célébrant les maillons de la chaîne qui les tient sous son emprise.

Chaque fois qu’un gouvernement encaisse un prêt de capitaux des fonds internationaux, il le présente comme une victoire, à grand frais de publicité dans les journaux, les revues, la radio et la télévision.

Nos gouvernements actuels sont les seuls dans toute l’histoire à fêter leur servitude, à la remercier d’exister et à en bénir les mannes.

Et on prétend que ce n’est que pure démocratie que le Commando de la destruction se trouve à la disposition des partis politiques et des caudillos.

« Démocratie électorale », c’est le nom que donnent tous ces chefaillons à la lutte effrénée pour pouvoir vendre notre dignité et poursuivre la catastrophe mondiale.

Là haut, au sein des gouvernements, il n’y a aucun espoir à attendre.

Ni pour nos peuples indiens, ni pour le travailleur de la campagne et de la ville, ni pour la nature.

Pour accompagner cette guerre en règle contre l’humanité, un gigantesque mensonge a été érigé.

On nous dit, on nous répète, on nous inculque, on nous impose que l’histoire du monde devait aboutir à ce lieu où commande l’argent, où ceux d’en haut devaient vaincre et où nous, la couleur de la terre que nous sommes, nous devions perdre.

De sorte que la monarchie de l’argent se présente comme l’aboutissement des temps, la fin de l’histoire, la réalisation de l’humanité.

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À l’école, dans les médias, dans les instituts de recherche, dans les livres, le grand mensonge réaménage l’histoire et ce qui va de pair avec elle : l’espace et le temps, c’est-à-dire la géographie et le calendrier.

Ici, sur ces terres qu’ils ont appelée « le nouveau monde », ils ont imposé leur géographie.

Dès lors, il y eut un « Nord », un « Sud », un « Orient » et un « Occident », qui s’accompagnèrent des signes du pouvoir et de la barbarie.

Les sept points cardinaux de nos ancêtres (l’en haut, l’en bas, en face, l’arrière, un côté, l’autre côté et le centre), furent relégués à l’oubli et à leur place s’installa la géographie d’en haut avec ses divisions, ses frontières, ses passeports, ses « green cards », ses « minuteman », sa police de l’immigration et ses murs frontières.

Ils imposèrent aussi leur calendrier : pour l’en haut, les jours de repos et de relâchement, pour l’en bas, les jours de désespoir et de mort.

Et voilà qu’ils fêtent chaque 12 octobre le « Jour de la découverte de l’Amérique » quand c’est en réalité la date du début de la plus longue guerre de l’histoire de l’humanité, une guerre qui dure depuis 515 ans et qui a pour but de s’emparer de nos territoires et l’extermination de notre sang.

À côté de cette profonde et longue souffrance, on a également nommé la rébellion de notre sang, l’orgueil de notre culture, notre expérience de la résistance, la sagesse des plus anciens d’entre nous.

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Dans cette rencontre, il a été regardé en arrière et très loin.

La mémoire a constitué le fil invisible qui unit nos peuples, ainsi que les montagnes qui courent d’un bout à l’autre de notre continent et bordent ces terres.

Ce que d’aucun nomment « un songe », « une utopie », « une chose impossible », « de doux désirs », « du délire », « de la folie », ici, sur la terre du Yaqui, on l’a évoqué sur un autre ton, dans une autre idée.

Or il existe un nom pour dire ce dont nous avons parlé et que nous avons écouté dans tant de langues, de temps et de manières.

Il existe un mot qui remonte aux origines de l’humanité, qui montre et définit les luttes des hommes et des femmes de tous les endroits sur cette planète.

Ce mot, c’est « LA LIBERTÉ ».

C’est ce que nous voulons en tant que peuples, nations et tribus originels : la liberté

Or la liberté est incomplète sans la justice et sans la démocratie.

Rien de tout cela ne peut être fondé sur le vol, la spoliation et la destruction de nos territoires, de notre culture, de nos peuples.

Un monde sans chefaillons, voilà ce qui semble impossible à imaginer pour les gens de nos jours.

Comme si la terre avait connu depuis toujours quelqu’un qui impose son pouvoir sur elle et sur les gens qui la travaillent ; comme si le monde ne pouvait jamais être à l’endroit.

Ce sont les peuples premiers qui portent un regard sur leur passé et qui en conservent et préservent la mémoire qui savent pertinemment qu’un monde sans dominants ni dominés est possible, un monde sans capital, un monde meilleur.

En effet, quand nous brandissons notre passé, notre histoire et notre mémoire comme étendard, nous ne cherchons pas à revenir aux temps révolus mais à construire un avenir digne, humain.

Nous être rencontrés est la réussite principale de cette réunion.

Il reste encore beaucoup à faire, à discuter, à accorder, à lutter. Mais ce premier pas constituera une bouffée d’air frais pour la souffrance de la couleur de la terre que nous sommes.

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Dans le calendrier que nous commençons à égrener, dans la géographie que nous avons convenue, une gigantesque subversion se poursuit.

Aucun manuel n’enseigne ses méthodes et ses moyens, on les trouvera dans aucun livre de recettes, auprès d’aucun dirigeant de pupitre d’écrivain ou d’académie.

En revanche, il y a l’expérience des peuples originels, à laquelle s’ajoutent aujourd’hui le soutien et la détermination des travailleurs de la ville et de la campagne, des jeunes hommes et des jeunes femmes, des personnes âgées, des autres amours, des petits garçons et des petites filles; de toutes celles et de tous ceux qui savent que ce monde n’aura plus aucune chance d’exister si ce sont ceux d’en haut qui gagnent cette guerre.

La rébellion qui secouera ce continent n’empruntera pas les voies et le pas des rébellions antérieures qui ont changé le cours de l’histoire : elle sera autre.

Alors, quand s’apaisera le vent dont nous aurons pris la forme, le monde n’aura pas achevé son long voyage, bien au contraire, avec toutes, avec tous, l’occasion apparaîtra de construire un lendemain où toutes les couleurs que nous sommes auront leur place.

À ce moment du calendrier que nous élaborerons, en ce lieu de la nouvelle géographie que nous édifierons, la Lune modifiera la question qui est sur ses lèvres quand elle point à l’horizon et retrouvera le sourire qui annonce la rencontre de la lumière et des ténèbres.

De Vicam, Sonora, Mexique, octobre 2007

Sous commandant insurgé Marcos

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Traduit par Ángel Caído. Diffusé par le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL, Paris)